Les responsables
de l'action humanitaire se sont servis de la communication comme d'une
arme pour réveiller les consciences et pour convaincre l'opinion publique
et les médias d'intervenir dans des situations d'extrême urgence (Conflits
armés, catastrophes naturelles, afflux de réfugiés). Au risque d'être
pris dans le piège des médias pour qui la misère devient un spectacle
comme un autre. La force des images pousse davantage à l'émotion et
à la compassion qu'à l'explication et à la compréhension, qui seules
permettent l'action en profondeur.
L'univers
médiatique en question
Il arrive, fort
heureusement, aux journalistes de s'interroger sur le métier qu'ils
font et, plus encore, d'être publiquement interpellés à ce sujet. Cette
réflexion nécessaire participe de plus en plus à l'apprentissage et
à l'exercice de la profession. Dans cette perspective, le département
" édition " du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes
(CFPJ) a lancé, sous la direction de Frédéric Gaussen, une collection,
"Médias et société", qui propose des confrontations thématiques entre
un professionnel des médias et un représentant connu du secteur d'activité
considéré.
Les premiers ouvrages sont consacrés à l'humanitaire et à la justice
; deux autres sont annoncés sur l'entreprise et l'histoire, toujours
sous l'angle de leur relation aux médias. Les deux premiers thèmes retenus
ont déjà nourri l'actualité et possèdent des références bibliographiques.
Il est vrai que l'humanitaire, dans le sens où on l'entend aujourd'hui
car il a une histoire et des prédécesseurs, suppose une dimension médiatique,
ne serait-ce que parce qu'il vise à mobiliser l'opinion.
Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, en convient
volontiers. Non seulement la pression des médias sert le lobbying des
organisations non gouvernementales, mais la domination de l'image aboutit
à une "véritable dramaturgie télévisée de l'humanitaire".
Au risque de voir le spectacle de la souffrance et de son apaisement
par des secours appropriés escamoter l'analyse des causes profondes
du mal, comme on l'a vu, note-t-il, en Ethiopie.
Au risque aussi de donner le sentiment, "par des images propres"
d'une guerre qui le serait tout autant, ainsi qu'on l'a fait avec le
conflit du Golfe.
Rony Brauman énumère les quatre conditions nécessaires, sinon suffisantes,
qui conditionnent la curiosité des médias. Il faut un approvisionnement
continu en images, une conjonture de non-concurrence dans l'actualité,
la présence d'un acteur-médiateur (qui permet d'authentifier la victime
et de faire passer l'émotion), la garantie "d'innocence" de la victime,
afin qu'elle soit bien reçue comme telle. Les ONG sont concernées par
la confusion de l'éthique et de l'esthétique (quand ce n'est pas de
l'utilitaire) qui menace leur action et, de ce point de vue, la presse
peut les aider à s'interroger sur leur mission. A condition, bien sûr,
que les journalistes restent accrochés aux principes dont ils se réclament:
s'informer aux meilleures sources et contradictoirement, analyser, critiquer,
préserver leur indépendance. René Backmann le souligne dans sa contribution,
sévère pour la profession. Celle-ci s'est souvent contentée de peu dans
de bonnes causes où la description ne compensait pas le déficit d'explication:
la grille humanitaire, observe-t-il, ne saurait être l'instrument unique
de lecture et de compréhension des conflits.
L'expérience
a cruellement enseigné que le village planétaire est loin d'offrir
la transparence promise par le développement des médias. Des exigences
contradictoires différencient ceux qui se portent au secours des autres
et ceux qui ont en charge d'informer; mais, comme l'horreur reste
non seulement possible mais, éventuellement cachée, les uns et les
autres seretrouvent sur ce terrain-là, complémentairement et sans
se confondre.
Il y a, de la même
façon, affrontement entre la liberté de la presse et le respect du droit:
"un affrontement nécessaire", selon Mr Henri Leclerc. Ce célèbre
avocat peut témoigner de quelques exemples de "délire médiatique"
dans quelques affaires qui ont défrayé la chronique. Comme son interlocuteur,
Jean-Marc Théolleyre, chroniqueur judiciaire bien connu des lecteurs
du Monde, il estime que la présomption d'innocence est déjà organisée
par la loi et que le secret de l'instruction est un faux-semblant découlant
des origines inquisitoriales de la procédure française. Aussi est-il
enclin à s'en tenir au respect de quelques principes et à la définition
des bornes à ne pas franchir: des réformes prudentes mais, surtout,
l'affirmation de ces deux nécessités que sont, à son sens, une justice
indépendante et des médias libres.
Jean-Marc Théolleyre fait part de son expérience de chroniqueur de cette
"cérémonie" qu'est un procès et du rôle "quasiment religieux"
qu'il a vu jouer à bien des présidents de cour. Il souligne le décalage
entre l'attente du citoyen, qui est celle d'une justice "immanente,
permanente et instantanée", et le cours "tout en méandres, en
arcanes au milieu desquels les praticiens eux-mêmes finissent par se
perdre" de ce qu'elle est en réalité.
La presse n'est pas toujours exemplaire devant cette complexité et l'un
des pires dangers, alors que la traduction en justice touche de plus
en plus d'activités qui s'en croyaient protégées, est, à son sens, que
l'opinion ait le sentiment d'avoir jugé avant le procès. Aussi les médias
doivent-ils veiller à suivre jusqu'à son terme, de l'instruction à la
sentence, d'un oeil critique mais sans passion, la plénitude du processus
judiciaire qui s'accomplit au nom du peuple.
par
ANDRE LAURENS
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