LE MALHEUR DES AUTRES

Auteur : Bernard KOUCHNER
Editeur : ODILE JACOB
Genre : Document

Parution : Octobre 1991

"Les médecins français ont inventé le devoir d'ingérence. Parce qu'ils jugeaient que les souffrances appartiennent à tous les hommes et non aux seuls gouvernements qui les abritent, les dissimulent ou les engendrent. La jeunesse de notre pays, celle de l'Europe demain, aspire à leur succéder. Grâce à eux, la France a proposé le droit d'assistance humanitaire que l'assemblée générale des Nations unies a adopté. Aujourd'hui, les intellectuels, les politiques et les juristes s'affrontent sur l'unique concept nouveau de ces temps sans exaltation : le droit d'ingérence." (B. K.).

Le droit d'ingérence, la morale et le remords

Bernard Kouchner prend deux chemins. Nous conduisant sur quelques-uns des lieux où il s'est battu pour tenter d'atténuer le malheur des autres, il retient notre émotion. Le voici au Biafra, ce Biafra mort, nous dit Kouchner, "de la lâcheté des hommes". Le voici au Cambodge, au Vietnam, en Afghanistan, en Ethiopie, au Pakistan, avec Médecins sans frontières, puis avec Médecins du monde, avec tous ceux qui veulent bien s'engager à secourir des hommes en danger de mort. "Nous n'avions pas encore théorisé l'ingérence, nous la pratiquions à pied", écrit-il, évoquant les combats menés en Afghanistan. Voici Kouchner en France, encourageant, multipliant les initiatives, réunissant ses amis, et il semble n'en pas manquer, pour "pétitionner", s'indigner, protester, dénoncer. Et le voici venu à Auschwitz, regardant, face au crématoire, cette sinistre évidence: "Sans vraiment protester, les hommes ont laissé mourir les juifs", la loi du silence a longtemps entouré le génocide. Ignorance? Lâcheté? Peur? Complicité? Mais voici que se font désormais entendre ceux que Kouchner appelle "les entêtés", d'autres et lui, bien sûr, qui ne veulent plus de ces silences enveloppés du principe de souveraineté des Etats. Grâce à ces entêtés, affirme Kouchner, il devient, il deviendra chaque jour plus difficile "d'assassiner massivement à l'ombre des frontières". Cet homme de grand courage n'est jamais aussi bon que quand il est ému et veut nous émouvoir. Et la part de ce livre qui assemble ses souvenirs, et aussi le portrait de plusieurs "justes" qui sacrifièrent leur vie à celle des autres, nous ne l'oublierons pas facilement. "Je me suis conduit comme un médecin, conclut simplement l'auteur, le monde était malade et j'ai tenté de le soigner".

Mais le projet de ce livre est ailleurs. Kouchner veut nous conduire, à la lumière de son expérience, de l'assistance humanitaire, entendue comme un devoir moral, une exigence de l'amour, ou de la fraternité, au droit d'"ingérence", principe de droit international qui permettrait désormais de contraindre un Etat souverain à respecter la vie et les droits fondamentaux des hommes qu'il régente, et souvent asservit.
Le droit d'ingérence, "retour de morale imposé dans le remords de la guerre du Golfe"? Kouchner y voit l'avenir d'un monde où une autorité supérieure imposera le respect de l'homme si souvent proclamé. Il est si convaincu qu'il se montre sévère à l'égard de ceux qui se méfient de ce droit proclamé, ou utilisé, pour limiter les crimes de M. Saddam Hussein. Bernard Kouchner voit, dans ces sceptiques, ces nostalgiques de la souveraineté des Etats, "des conformes et des peureux", des gauchistes résiduels, des tiers-mondistes impénitents, ou à l'inverse des conservateurs "attardés au chevet des tyrans". Dans tous les cas, le refus du droit d'ingérence constituerait un refus d'assistance à personne en danger. Il caractériserait une "conduite criminelle"...

L'importance du spectacle

On voudrait réfléchir plus longtemps. Il n'y a sans doute pas que des conformes ou des peureux pour s'interroger sur le droit d'ingérence, pour se souvenir que tout au long de l'Histoire la doctrine humanitaire n'a cessé d'accompagner, d'habiller les politiques de domination, que les croisades furent entreprises pour servir un Dieu d'amour, que la colonisation avait mission d'exporter la démocratie, que la conquête de l'Amérique fut justifiée par des pratiques inhumaines, que la France, et elle n'est pas la seule, n'a cessé de couvrir ses interventions en Afrique de ses devoirs humanitaires.
Certains prétendront même se souvenir que c'est pour libérer des peuples opprimés qu'à plusieurs reprises le fascisme s'avança, et que les oppressions communistes n'eurent jamais pour explications que de préparer le grand soir, l'avènement du prolétariat, le règne de l'homme enfin libre! Bernard Kouchner aura raison d'opposer que ces leçons de l'Histoire n'en sont pas, et qu'à la fin du XX siècle l'ingérence humanitaire veut poursuivre un but clair, qui est de reconnaître à chacun le droit de n'être ni massacré, ni martyrisé, le droit à la vie, à la dignité, et rien de plus. Mais ce ne sont pas forcément des réactionnaires ou des gauchistes résiduels ceux qui ne sont pas convaincus que l'intervention des Nations unies en Irak soit un précédent déterminant: parce que cette ingérence fut moins un choix délibéré qu'une séquelle de la guerre, d'une terrible guerre, parce que l'on se trouvait déjà en pleine ingérence lorsque celle-ci fut décidée, et parce que les Etats-Unis avaient, durant la guerre, encourager les Kurdes à se révolter. Et faut-il observer qu'on n'accorda pas aux chiites le même traitement qu'aux Kurdes, qu'aujourd'hui les Kurdes ne semblent plus beaucoup préoccuper le monde, qu'ils paraissent rendus à l'oubli, sinon au malheur ?

Et s'il se commet dans le monde, chaque jour, des milliers d'actes de barbarie, individuelle ou collective, quels sont les crimes qui mériteraient l'attention de ce droit nouveau? Ne serait-ce pas l'importance du spectacle qui finalement motivera l'ingérence, celle-ci rendue nécessaire par le secours d'images insoutenables, mais demeurant inutile pour ceux qui n'en peuvent disposer? Ce droit des forts, si même il veut être juste, ne serait-il pas forcément sélectif, supportant les dictatures dont ils s'accommodent, menaçant celles qui les dérangent? Ne serait-ce pas, au bout du compte, une invention généreuse du système capitaliste pour répandre ses valeurs et multiplier ses marchés? Et l'évangile moderne des droits de l'homme ne pourrait-il légitimer de nouvelles croisades aux moyens multipliés?

Aucune de ces hésitations ne peut venir à bout du droit d'ingérence. Elles ne peuvent qu'aider à réfléchir sur les conditions et les moyens de sa mise en oeuvre. C'est un discours inutile à force d'être pessimiste celui qui ne consent jamais aucun progrès, et juge l'intervention des Etats à la fin du vingtième siècle par référence aux siècles précédents.
Il est sans doute vrai que les images passant les frontières, et la proximité des civilisations, peuvent donner, peu à peu, à l'humanité tout entière, un même regard sur le bien et le mal. Il est vrai sans doute que le progrès de l'histoire des hommes serait de rechercher, difficilement, les voies d'un ordre mondial, et d'un droit mondial, dont la résolution 688 pourrait être un premier pas, un petit pas. Et il est vrai aussi _ si même nous craignons de l'admettre par crainte de catéchiser _ qu'une morale, ou une éthique, qui postule le droit à la vie, le droit à la dignité, qui permet à l'homme de vivre redressé, et pourquoi pas d'être heureux, le temps court et long qu'il passe sur la terre, a sans doute vocation à devenir une morale commune, une morale protégée par une autorité mondiale. Il est vrai encore que la forteresse de l'État souverain couvre du dogme de non-ingérence les pires forfaits. Nul doute que le droit d'ingérence n'est encore qu'un balbutiement. Sur ce beau chantier que la France, avec Kouchner, tient pour le sien, nous devrons demeurer des ouvriers résolus mais modestes. Voici deux siècles que nous n'avons cessé de confondre nos intérêts, nos aventures, et les droits de l'homme. Grands marchands de leçons à l'usage des peuples étrangers, nous semblons mieux capables d'exporter la démocratie que de la vivre.

Sollicitant le droit d'ingérence, la France postule une " moralisation " de la politique internationale, et Bernard Kouchner nous invite à ébaucher ce grand projet. Il nous reste, comme aux autres nations qui s'affirment fortes et vertueuses, à accorder les comportements et les principes.

BREDIN JEAN DENIS
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