"Les médecins
français ont inventé le devoir d'ingérence. Parce qu'ils jugeaient que
les souffrances appartiennent à tous les hommes et non aux seuls gouvernements
qui les abritent, les dissimulent ou les engendrent. La jeunesse de
notre pays, celle de l'Europe demain, aspire à leur succéder. Grâce
à eux, la France a proposé le droit d'assistance humanitaire que l'assemblée
générale des Nations unies a adopté. Aujourd'hui, les intellectuels,
les politiques et les juristes s'affrontent sur l'unique concept nouveau
de ces temps sans exaltation : le droit d'ingérence." (B. K.).
Le
droit d'ingérence, la morale et le remords
Bernard
Kouchner prend deux chemins. Nous conduisant sur quelques-uns des lieux
où il s'est battu pour tenter d'atténuer le malheur des autres, il retient
notre émotion. Le voici au Biafra, ce Biafra mort, nous dit Kouchner,
"de la lâcheté des hommes". Le voici au Cambodge, au Vietnam,
en Afghanistan, en Ethiopie, au Pakistan, avec Médecins sans frontières,
puis avec Médecins du monde, avec tous ceux qui veulent bien s'engager
à secourir des hommes en danger de mort. "Nous n'avions pas encore
théorisé l'ingérence, nous la pratiquions à pied", écrit-il, évoquant
les combats menés en Afghanistan. Voici Kouchner en France, encourageant,
multipliant les initiatives, réunissant ses amis, et il semble n'en
pas manquer, pour "pétitionner", s'indigner, protester, dénoncer. Et
le voici venu à Auschwitz, regardant, face au crématoire, cette sinistre
évidence: "Sans vraiment protester, les hommes ont laissé mourir
les juifs", la loi du silence a longtemps entouré le génocide. Ignorance?
Lâcheté? Peur? Complicité? Mais voici que se font désormais entendre
ceux que Kouchner appelle "les entêtés", d'autres et lui, bien
sûr, qui ne veulent plus de ces silences enveloppés du principe de souveraineté
des Etats. Grâce à ces entêtés, affirme Kouchner, il devient, il deviendra
chaque jour plus difficile "d'assassiner massivement à l'ombre des
frontières". Cet homme de grand courage n'est jamais aussi bon que
quand il est ému et veut nous émouvoir. Et la part de ce livre qui assemble
ses souvenirs, et aussi le portrait de plusieurs "justes" qui sacrifièrent
leur vie à celle des autres, nous ne l'oublierons pas facilement. "Je
me suis conduit comme un médecin, conclut simplement l'auteur,
le monde était malade et j'ai tenté de le soigner".
Mais le projet de ce livre est ailleurs. Kouchner veut nous conduire,
à la lumière de son expérience, de l'assistance humanitaire, entendue
comme un devoir moral, une exigence de l'amour, ou de la fraternité,
au droit d'"ingérence", principe de droit international qui permettrait
désormais de contraindre un Etat souverain à respecter la vie et les
droits fondamentaux des hommes qu'il régente, et souvent asservit.
Le droit d'ingérence, "retour de morale imposé dans le remords de
la guerre du Golfe"? Kouchner y voit l'avenir d'un monde où une
autorité supérieure imposera le respect de l'homme si souvent proclamé.
Il est si convaincu qu'il se montre sévère à l'égard de ceux qui se
méfient de ce droit proclamé, ou utilisé, pour limiter les crimes de
M. Saddam Hussein. Bernard Kouchner voit, dans ces sceptiques, ces nostalgiques
de la souveraineté des Etats, "des conformes et des peureux",
des gauchistes résiduels, des tiers-mondistes impénitents, ou à l'inverse
des conservateurs "attardés au chevet des tyrans". Dans tous
les cas, le refus du droit d'ingérence constituerait un refus d'assistance
à personne en danger. Il caractériserait une "conduite criminelle"...
L'importance
du spectacle
On voudrait réfléchir
plus longtemps. Il n'y a sans doute pas que des conformes ou des peureux
pour s'interroger sur le droit d'ingérence, pour se souvenir que tout
au long de l'Histoire la doctrine humanitaire n'a cessé d'accompagner,
d'habiller les politiques de domination, que les croisades furent entreprises
pour servir un Dieu d'amour, que la colonisation avait mission d'exporter
la démocratie, que la conquête de l'Amérique fut justifiée par des pratiques
inhumaines, que la France, et elle n'est pas la seule, n'a cessé de
couvrir ses interventions en Afrique de ses devoirs humanitaires.
Certains prétendront même se souvenir que c'est pour libérer des peuples
opprimés qu'à plusieurs reprises le fascisme s'avança, et que les oppressions
communistes n'eurent jamais pour explications que de préparer le grand
soir, l'avènement du prolétariat, le règne de l'homme enfin libre! Bernard
Kouchner aura raison d'opposer que ces leçons de l'Histoire n'en sont
pas, et qu'à la fin du XX siècle l'ingérence humanitaire veut poursuivre
un but clair, qui est de reconnaître à chacun le droit de n'être ni
massacré, ni martyrisé, le droit à la vie, à la dignité, et rien
de plus. Mais ce ne sont pas forcément des réactionnaires ou des gauchistes
résiduels ceux qui ne sont pas convaincus que l'intervention des Nations
unies en Irak soit un précédent déterminant: parce que cette ingérence
fut moins un choix délibéré qu'une séquelle de la guerre, d'une terrible
guerre, parce que l'on se trouvait déjà en pleine ingérence lorsque
celle-ci fut décidée, et parce que les Etats-Unis avaient, durant la
guerre, encourager les Kurdes à se révolter. Et faut-il observer qu'on
n'accorda pas aux chiites le même traitement qu'aux Kurdes, qu'aujourd'hui
les Kurdes ne semblent plus beaucoup préoccuper le monde, qu'ils paraissent
rendus à l'oubli, sinon au malheur ?
Et s'il se commet dans le monde, chaque jour, des milliers d'actes de
barbarie, individuelle ou collective, quels sont les crimes qui mériteraient
l'attention de ce droit nouveau? Ne serait-ce pas l'importance du spectacle
qui finalement motivera l'ingérence, celle-ci rendue nécessaire par
le secours d'images insoutenables, mais demeurant inutile pour ceux
qui n'en peuvent disposer? Ce droit des forts, si même il veut être
juste, ne serait-il pas forcément sélectif, supportant les dictatures
dont ils s'accommodent, menaçant celles qui les dérangent? Ne serait-ce
pas, au bout du compte, une invention généreuse du système capitaliste
pour répandre ses valeurs et multiplier ses marchés? Et l'évangile moderne
des droits de l'homme ne pourrait-il légitimer de nouvelles croisades
aux moyens multipliés?
Aucune de ces hésitations ne peut venir à bout du droit d'ingérence.
Elles ne peuvent qu'aider à réfléchir sur les conditions et les moyens
de sa mise en oeuvre. C'est un discours inutile à force d'être pessimiste
celui qui ne consent jamais aucun progrès, et juge l'intervention des
Etats à la fin du vingtième siècle par référence aux siècles précédents.
Il est sans doute vrai que les images passant les frontières, et la
proximité des civilisations, peuvent donner, peu à peu, à l'humanité
tout entière, un même regard sur le bien et le mal. Il est vrai sans
doute que le progrès de l'histoire des hommes serait de rechercher,
difficilement, les voies d'un ordre mondial, et d'un droit mondial,
dont la résolution 688 pourrait être un premier pas, un petit pas. Et
il est vrai aussi _ si même nous craignons de l'admettre par crainte
de catéchiser _ qu'une morale, ou une éthique, qui postule le droit
à la vie, le droit à la dignité, qui permet à l'homme de vivre redressé,
et pourquoi pas d'être heureux, le temps court et long qu'il passe sur
la terre, a sans doute vocation à devenir une morale commune, une morale
protégée par une autorité mondiale. Il est vrai encore que la forteresse
de l'État souverain couvre du dogme de non-ingérence les pires forfaits.
Nul doute que le droit d'ingérence n'est encore qu'un balbutiement.
Sur ce beau chantier que la France, avec Kouchner, tient pour le sien,
nous devrons demeurer des ouvriers résolus mais modestes. Voici deux
siècles que nous n'avons cessé de confondre nos intérêts, nos aventures,
et les droits de l'homme. Grands marchands de leçons à l'usage des peuples
étrangers, nous semblons mieux capables d'exporter la démocratie que
de la vivre.
Sollicitant le droit d'ingérence, la France postule une " moralisation
" de la politique internationale, et Bernard Kouchner nous invite à
ébaucher ce grand projet. Il nous reste, comme aux autres nations qui
s'affirment fortes et vertueuses, à accorder les comportements et les
principes.
BREDIN
JEAN DENIS
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