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ECONOMIE DES GUERRES CIVILES

Auteur : F. Jean / J.C. Rufin
Editeur : HACHETTE LITTERATURES
Genre : Référence

Parution : Septembre 1996
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La guerre comme production de richesse

On a longtemps cru que les conflits dits périphériques étaient des répliques plus ou moins exotiques de l'affrontement central des deux superpuissances américaine et soviétique. La fin de la guerre froide nous a ouvert les yeux. Ces conflits persistent, car ils ont leur propre dynamique, qui est en partie d'essence économique. Plus encore que dans les conflits classiques entre les nations, l'argent est le nerf de la guerre, mais les auteurs de ce livre collectif richement documenté et d'une rare compréhension des lois économiques, nous font franchir un pas de plus: la guerre, même destructrice, peut produire des richesses.

Les économistes les plus conformistes devraient s'intéresser à cette passionnante "économie des guerres civiles", mais aussi les stratèges en tout genre, les nostalgiques de la révolution permanente, surtout les théoriciens de l'Etat, et, pourquoi pas, les utopistes de l'anarchie. On sait la difficulté pour les philosophes du contrat social d'imaginer l'"état de nature" originel dont la société serait sortie grâce à l'invention du bien commun. La guerre de tous contre tous pensée par Hobbes, ce livre nous la met sous les yeux avec toutes ses atrocités. Mais l'auteur du Léviathan, à cause de ses hypothèses égalitaristes, n'avait pas porté assez d'attention à un accord possible entre le plus fort et le plus faible.

Car la prédation des guerriers a des limites, vite atteintes dans les pays ravagés par la guerre civile, surtout s'ils sont pauvres. Et en échange de leur protection, ceux qui portent le glaive ou la kalachnikof vont extorquer des populations conquises toutes sortes de taxes ou de paiements en nature. "Il est de l'intérêt du loup que les moutons soient gras et nombreux", disait Jeremy Bentham, qui avait peut-être mieux compris que Hobbes ou Rousseau l'essence du phénomène étatique. Le livre dirigé par François Jean et Jean- Christophe Rufin illustre cette formule fameuse du fondateur de l'utilitarisme. De fait, se forment bientôt des micro-Etats qui viennent regrouper les milices des seigneurs de la guerre assez rationnels pour ménager les populations dont ils tirent leurs ressources. Que ce soit au Liban, au Kurdistan, en Afghanistan, en Bosnie, au Libéria, au Mozambique, dans le sud du Soudan, au Pérou ou en Colombie (chacun de ces théâtres de guerre faisant l'objet d'un chapitre brûlant d'actualité), c'est toujours le même processus où, pour paraphraser Clausewitz, la guerre est la continuation de l'économie par d'autres moyens.
Les trafics en tout genre, et notamment de la drogue, viennent évidemment enrichir les prédateurs, mais aussi leurs victimes devenues leurs complices. Au point que le gouvernement légal "ne peut combattre à la fois la rébellion et la production de drogue". Parfois, on ne combat ni l'un ni l'autre, comme ces gendarmes marocains qui prélèvent leur dîme sur le kif en provenance du Rif. Mais le mécanisme de la production de richesse est parfois directement enté sur la guerre. Ainsi y avait-il connivence entre les factions libanaises pour perpétuer l'insécurité de l'aéroport de Khaldeh, au sud de Beyrouth. Cela permettait de rentabiliser la construction d'un aéroport alternatif à Halate, près de Byblos. De même, les départs des ferries libanais étaient accompagnés de quelques tirs d'obus, ce qui permettait aux compagnies de relever leurs tarifs.

L'aide humanitaire est elle-même l'un des moteurs de ces économies perverties. Cette fois, la guerre produit de la richesse en l'attirant sur place par des dons. Ce phénomène peu étudié, parce qu'il serait tabou, a droit à un chapitre entier d'une éblouissante et cruelle intelligence. Chez les donateurs, l'aide est souvent soumise à des "logiques d'image" liées à la volonté de "faire quelque chose" pour répondre à l'émotion de l'opinion véhiculée par les médias. En passant par-dessus la tête des Etats assistés, l'aide contribue à leur affaiblissement, et donc au renforcement des rebelles. Elle nourrit au moins autant les loups que les agneaux, les premiers ayant toutes sortes de moyens de prélever leurs taxes sur les convois destinés aux seconds, convois qui n'arrivent jamais intacts, et parfois même qui n'arrivent jamais. Le contrôle des territoires et des voies de communication, et la terreur sanglante permettent aux milices de s'assurer le monopole des échanges, de s'ériger en interlocuteurs obligés des organisations humanitaires avec lesquelles sont nouées des relations pour le moins ambiguës. Bref, l'aide est prise en otage. "De ce point de vue, constate François Jean, directeur de recherches à la fondation Médecins sans frontières, l'aide humanitaire a pour effet de réalimenter les économies de guerre fermées. L'injection de ressources extérieures vient renouveler en permanence la base de prélèvement." La "stratégie victimaire" déjà expérimentée pendant la guerre du Biafra est plus que jamais d'actualité. Il s'agit tout simplement de "vendre" les victimes à l'opinion mondiale. Et cette vente est facilitée, c'est horrible à lire, par les organismes caritatifs. "La présence d'organisations humanitaires sur un terrain de crise, écrit encore François Jean, facilite la couverture du conflit et renforce la visibilité des mouvements armés. L'alliance du stéthoscope et de la caméra, caractéristique du mouvement humanitaire, a incontestablement permis à certains mouvements, en quête de reconnaissance et de légitimité internationales, de se faire connaître." La stratégie victimaire peut même conduire à déplacer par la terreur les populations vers les lignes de front "pour attirer l'aide au plus près des combattants et assurer l'intendance de l'armée"; ou encore à créer, à travers des regroupements massifs de populations démunies, des "vitrines de misère" propres à susciter une mobilisation de l'opinion mondiale et une injection de ressources extérieures, elles-mêmes "largement détournées et recyclées".
Les auteurs nous avaient averti qu'il "serait hasardeux de réduire les conflits de guerres civiles à leur dimension économique". Si c'était le cas, peut-être y aurait-il moins d'hypocrisie, sinon moins d'horreurs ?

par PHILIPPE SIMONNOT
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