La
guerre comme production de richesse
On a longtemps cru
que les conflits dits périphériques étaient des répliques plus ou moins
exotiques de l'affrontement central des deux superpuissances américaine
et soviétique. La fin de la guerre froide nous a ouvert les yeux. Ces
conflits persistent, car ils ont leur propre dynamique, qui est en partie
d'essence économique. Plus encore que dans les conflits classiques entre
les nations, l'argent est le nerf de la guerre, mais les auteurs de
ce livre collectif richement documenté et d'une rare compréhension des
lois économiques, nous font franchir un pas de plus: la guerre, même
destructrice, peut produire des richesses.
Les économistes
les plus conformistes devraient s'intéresser à cette passionnante
"économie des guerres civiles", mais aussi les stratèges en tout genre,
les nostalgiques de la révolution permanente, surtout les théoriciens
de l'Etat, et, pourquoi pas, les utopistes de l'anarchie. On sait
la difficulté pour les philosophes du contrat social d'imaginer l'"état
de nature" originel dont la société serait sortie grâce à l'invention
du bien commun. La guerre de tous contre tous pensée par Hobbes, ce
livre nous la met sous les yeux avec toutes ses atrocités. Mais l'auteur
du Léviathan, à cause de ses hypothèses égalitaristes, n'avait pas
porté assez d'attention à un accord possible entre le plus fort et
le plus faible.
Car la prédation
des guerriers a des limites, vite atteintes dans les pays ravagés par
la guerre civile, surtout s'ils sont pauvres. Et en échange de leur
protection, ceux qui portent le glaive ou la kalachnikof vont extorquer
des populations conquises toutes sortes de taxes ou de paiements en
nature. "Il est de l'intérêt du loup que les moutons soient gras
et nombreux", disait Jeremy Bentham, qui avait peut-être mieux compris
que Hobbes ou Rousseau l'essence du phénomène étatique. Le livre dirigé
par François Jean et Jean- Christophe Rufin illustre cette formule fameuse
du fondateur de l'utilitarisme. De fait, se forment bientôt des micro-Etats
qui viennent regrouper les milices des seigneurs de la guerre assez
rationnels pour ménager les populations dont ils tirent leurs ressources.
Que ce soit au Liban, au Kurdistan, en Afghanistan, en Bosnie, au Libéria,
au Mozambique, dans le sud du Soudan, au Pérou ou en Colombie (chacun
de ces théâtres de guerre faisant l'objet d'un chapitre brûlant d'actualité),
c'est toujours le même processus où, pour paraphraser Clausewitz, la
guerre est la continuation de l'économie par d'autres moyens.
Les trafics en tout genre, et notamment de la drogue, viennent évidemment
enrichir les prédateurs, mais aussi leurs victimes devenues leurs complices.
Au point que le gouvernement légal "ne peut combattre à la fois la
rébellion et la production de drogue". Parfois, on ne combat ni
l'un ni l'autre, comme ces gendarmes marocains qui prélèvent leur dîme
sur le kif en provenance du Rif. Mais le mécanisme de la production
de richesse est parfois directement enté sur la guerre. Ainsi y avait-il
connivence entre les factions libanaises pour perpétuer l'insécurité
de l'aéroport de Khaldeh, au sud de Beyrouth. Cela permettait de rentabiliser
la construction d'un aéroport alternatif à Halate, près de Byblos. De
même, les départs des ferries libanais étaient accompagnés de quelques
tirs d'obus, ce qui permettait aux compagnies de relever leurs tarifs.
L'aide humanitaire
est elle-même l'un des moteurs de ces économies perverties. Cette fois,
la guerre produit de la richesse en l'attirant sur place par des dons.
Ce phénomène peu étudié, parce qu'il serait tabou, a droit à un chapitre
entier d'une éblouissante et cruelle intelligence. Chez les donateurs,
l'aide est souvent soumise à des "logiques d'image" liées à la volonté
de "faire quelque chose" pour répondre à l'émotion de l'opinion véhiculée
par les médias. En passant par-dessus la tête des Etats assistés, l'aide
contribue à leur affaiblissement, et donc au renforcement des rebelles.
Elle nourrit au moins autant les loups que les agneaux, les premiers
ayant toutes sortes de moyens de prélever leurs taxes sur les convois
destinés aux seconds, convois qui n'arrivent jamais intacts, et parfois
même qui n'arrivent jamais. Le contrôle des territoires et des voies
de communication, et la terreur sanglante permettent aux milices de
s'assurer le monopole des échanges, de s'ériger en interlocuteurs obligés
des organisations humanitaires avec lesquelles sont nouées des relations
pour le moins ambiguës. Bref, l'aide est prise en otage. "De ce point
de vue, constate François Jean, directeur de recherches à la fondation
Médecins sans frontières, l'aide humanitaire a pour effet de réalimenter
les économies de guerre fermées. L'injection de ressources extérieures
vient renouveler en permanence la base de prélèvement." La "stratégie
victimaire" déjà expérimentée pendant la guerre du Biafra est plus que
jamais d'actualité. Il s'agit tout simplement de "vendre" les victimes
à l'opinion mondiale. Et cette vente est facilitée, c'est horrible à
lire, par les organismes caritatifs. "La présence d'organisations
humanitaires sur un terrain de crise, écrit encore François Jean,
facilite la couverture du conflit et renforce la visibilité des mouvements
armés. L'alliance du stéthoscope et de la caméra, caractéristique du
mouvement humanitaire, a incontestablement permis à certains mouvements,
en quête de reconnaissance et de légitimité internationales, de se faire
connaître." La stratégie victimaire peut même conduire à déplacer
par la terreur les populations vers les lignes de front "pour attirer
l'aide au plus près des combattants et assurer l'intendance de l'armée";
ou encore à créer, à travers des regroupements massifs de populations
démunies, des "vitrines de misère" propres à susciter une mobilisation
de l'opinion mondiale et une injection de ressources extérieures, elles-mêmes
"largement détournées et recyclées".
Les auteurs nous avaient averti qu'il "serait hasardeux de réduire les
conflits de guerres civiles à leur dimension économique". Si c'était
le cas, peut-être y aurait-il moins d'hypocrisie, sinon moins d'horreurs
?
par
PHILIPPE SIMONNOT
.