"Le XXème siècle
touche à sa fin, et nous sommes tous tentés de nous demander : quelle
sera sa place dans l'histoire? Comment s'en souviendra-t-on un jour?
Pas plus qu'un autre, je ne connais la réponse complète à ces questions;
mais je suis sûr que l'une des inventions du siècle sera durablement
attachée à son souvenir: les camps totalitaires. Nous avons fait la
découverte du régime politique extrême, le totalitarisme, et de son
extrême à lui, les camps. Cette institution macabre se prête à toutes
sortes de commentaires, historiques, politiques, psychologiques. Celui
que je propose ici, à travers une enquête narrative et personnelle,
est différent: il a trait à la morale. Non seulement, contrairement
à un préjugé répandu, la vie morale ne n'est pas éteinte aux camps,
mais de plus, il se pourrait que nous y trouvions de quoi fonder une
morale quotidienne à la mesure de notre temps." (T.T.)
L'homme
moral
Le
siècle finissant dans l'incertitude, vient l'heure des bilans, des retours
critiques et des réflexions éthiques. Les systèmes politiques totalitaires
ont culminé dans l'inhumain effroi des camps. Des systèmes de pensée
totalisants ont cru pouvoir effacer l'homme de leur compréhension du
monde et de la société. Les premiers s'effondrent, les seconds se lézardent.
Aussi n'est-il pas fortuit qu'une réflexion de philosophie morale, qui
présuppose l'inaliénable liberté de l'homme, en dépit du poids de déterminations
multiples, s'aventure au coeur de ce qui nia radicalement dans les faits
cette liberté, l'univers concentrationnaire.
Tel est le projet du Tzvetan Todorov qui, à l'instar de Bruno Bettelheim,
entend "réfléchir à la morale à partir de l'expérience extrême des camps".
Un constat fondamental sous-tend sa démarche selon lequel le sentiment
moral n'a pas complètement sombré dans l'horreur de la vie en déportation.
A partir d'une relecture de nombreux témoignages, il montre que, contrairement
à la version vulgarisée de la doctrine de Hobbes, l'homme n'y est pas
toujours devenu un loup pour l'homme. Deux thèses en découlent: la réalité
concentrationnaire n'est pas radicalement étrangère à celle des rapports
humains courants dont elle force le trait jusqu'à l'admirable ou l'insoutenable.
Et, dès lors, cette réalité est aussi porteuse d'un enseignement pour
l'expérience ordinaire, apte à "fonder une morale quotidienne à la
mesure de notre temps".
Les
vertus quotidiennes
Si les
récits des déportés, ceux des camps nazis comme ceux du goulag, restituent
surtout la terrifiante oppression qu'ils ont connue et son corollaire,
la lutte pour la survie, Tzvetan Todorov trouve également, dans les
écrits de Primo Levi, de Varlam Chalamov et de beaucoup d'autres, l'évocation
de ces faits ténus, de ces comportements têtus où la volonté morale
résiste et auxquels les circonstances donnent un éclat exceptionnel.
Il s'agit moins de "vertus héroïques" _ celles qui visent un bien abstrait
_ que de ces "vertus quotidiennes" _ dont les destinataires sont des
sujets concrets. Elles sont, nous dit-il, au nombre de trois.
La " dignité
" préserve, dans ses retranchements ultimes, l'autonomie et l'image
de soi. Un exemple parmi d'autres est celui de Milena Jesenska, cette
journaliste tchèque, amie de Kafka. Sa compagne à Ravensbruck, devenue
ensuite sa biographe, Margarete Buber-Neumann, raconte comment Milena
ne se conformait jamais tout à fait à l'ordre du camp, fût-ce dans
l'alignement d'un rang de détenues. Le "souci" se porte vers l'autre,
à travers des gestes dangereux, infimes, mais infiniment précieux.
Tzvetan Todorov en retrouve la trace dans de nombreux récits. Robert
Antelme évoque la fraternité de Jo, ce "grand silencieux",
Evguenia Guinzbourg, la gaieté et la générosité d'Anton Walter, ce
médecin d'origine allemande qui deviendra son second mari, Primo Levi
les attentions de Lorenzo, le maçon italien qui lui apportait chaque
jour une soupe de plus... Enfin, à travers les "activités de l'esprit",
des vers récités, un air de musique, une conversation, se partage,
un rare instant, le plaisir esthétique ou intellectuel. Autant d'étincelles
d'humanité chez les victimes d'un univers qui ne cesse de les broyer.
Quant aux bourreaux,
"ni monstres ni bêtes", ce sont des gens ordinaires, redoutables
agents de cette "banalité du mal" dont parlait Hanna Arendt.
"Son interprétation m'attire moins que celle du bien", avoue
Tzvetan Todorov, qui s'y efforce cependant dans la deuxième partie de
Face à l'extrême. Refusant l'explication trop commode en termes d'anormalité,
il distingue trois formes extrêmes de "vices ordinaires". Ce
qu'il nomme "fragmentation", cette dissociation entre comportement
et conscience qui permet qu'un bon père de famille épris de poésie soit
aussi un gardien sans pitié. La "dépersonnalisation" des individus
dans l'engrenage d'une pensée instrumentale qui déshumanise les détenus,
mais aussi les gardiens, pris dans les rouages du système. Et enfin,
la "jouissance du pouvoir".
Cette analyse du mal est moins convaincante. Peut-être en raison de
la motivation moindre de l'auteur et de la nature des sources _ les
bourreaux n'ont pas de mémoire. Mais aussi parce que le parti pris de
traiter ensemble camps soviétiques et camps nazis, légitimé par une
problématique axée sur les comportements des individus (et non sur les
régimes et leurs spécificités historiques), achoppe ici sur la question
de la "solution finale" et de l'extermination systématique.
Cette méditation
sur les camps conduit Tzvetan Todorov à une réflexion sur la question
de la culpabilité et sur les conditions du jugement. Sans ignorer les
divers degrés de complicité ayant permis l'inadmissible, du consentement
mêlé d'aveuglement volontaire à l'indifférence et au conformisme, il
récuse la notion de culpabilité collective qui, en miroir de ce qu'elle
dénonce, étend l'accusation à un ou plusieurs peuples tout entiers.
On ne peut juger que des individus, non des peuples car seuls les premiers,
dotés d'autonomie, sont responsables de leurs actes _ c'est là un des
fondements d'une démocratie véritable. "Ce n'est pas la souffrance
infligée qui supprimera la souffrance subie", martèle-t-il. Une
mise en garde toujours actuelle si l'on pense au peuple irakien que
l'on ne saurait vouer aux gémonies avec son dictateur.
Illustrant son
propos, Tzvetan Todorov critique avec virulence la démarche de Claude
Lanzmann. Tout en reconnaissant "l'expérience bouleversante que représente
la confrontation avec le film" et "l'amoralité inhérente au geste
créateur", il lui reproche son manichéisme dans la représentation
des peuples allemand et polonais.
Todorov va jusqu'à asséner: "Shoah, film sur la haine, est fait avec
de la haine et enseigne la haine." Ce surprenant excès, à propos
d'un débat légitime sur la partialité explicite de l'oeuvre de Lanzmann,
rompt avec l'esprit et le ton de l'ouvrage.
La manière de penser de l'auteur imprègne en effet sa manière de dire,
claire, nette démonstrative. Renouant dans cette "leçon des camps" avec
un humanisme longtemps relégué au magasin des naïvetés, n'hésitant pas
à reprendre un vocabulaire dévalué, Tzvetan Todorov se risque avec ces
vertus que sont l'honnêteté et le courage intellectuels, à nous parler
de l'humaine condition et de l'universalité de la morale.
Fragments d'un
discours humaniste
Dans un autre ouvrage, les 'Morales de l'Histoire', publié simultanément,
il étend sa réflexion au problème de la connaissance de l'humain. A
partir d'une relecture des auteurs qui, en France, de la Renaissance
au dix-huitième siècle, voulurent se débarrasser de la tutelle religieuse
ou idéologique, il analyse la rupture due à l'instauration des sciences
humaines et sociales. Celles-ci, en prétendant se libérer de toute tentation
normative, en sont venues, dans leur essor conquérant, à évacuer la
notion de sujet et l'exigence de jugement. Or, nous dit Tzvetan Todorov,
"il faut se rappeler que l'existence humaine est imprégnée de part
en part de valeurs et que, par conséquent, vouloir expulser tout rapport
aux valeurs est une tâche inhumaine". Il importe donc de prendre
en compte et d'étudier la relation entre fait social, système de valeurs
et connaissance.
Les divers essais
ici réunis s'y efforcent, notamment sur le thème, cher à l'auteur, des
rapports, affrontements et croisements entre cultures différentes. Il
revient ainsi sur la conquête de l'Amérique, cette rencontre mortelle
pour la civilisation aztèque et les systèmes de croyance amérindiens,
à laquelle il avait déjà consacré un livre (1), et poursuit la réflexion
entamée dans son précédent ouvrage 'Nous et les autres' (2). Refusant
les visions manichéennes et réductrices de tous bords, celle des apologistes
de la colonisation, mais aussi le discours anti-colonialiste d'un Frantz
Fanon par exemple qui, rejetant l'universalité, établit une symétrie
inversée entre colonisateur et colonisé ; dénonçant les replis identitaires
et les tentations xénophones mais aussi le nivellement des cultures
et les apories de la xénophilie, Tzvetan Todorov défend l'idée d'un
enrichissement réciproque dans la diversité, la vitalité et l'amplitude
d'une culture tenant à ce va-et-vient entre ressourcement et ouverture.
Dans ce domaine du rapport aux autres comme dans celui de l'exercice
de la liberté et des rapports à l'intérieur d'une même société, l'intellectuel
doit jouer son rôle. Ni dépendant du pouvoir ni enfermé dans sa tour
d'ivoire. Semblable au taon accroché au flanc de la cité dont parlait
Socrate, il doit inlassablement exercer son regard critique au nom des
principes et valeurs dont la collectivité se réclame.
Telle est en efffet
l'attitude de Tzvetan Todorov, qui, dans ce livre d'homme cultivé,
cherche moins à obtenir, sur un mode confidentiel et érudit, la reconnaissance
de ses pairs qu'à éveiller l'écho de ses réflexions en chaque lecteur
intéressé par les questions du présent. Cette démarche force la sympathie.
Elle est aussi bien venue en ces temps d'affrontements guerriers,
propices aux replis identitaires, nationalistes ou religieux, générateurs
de pensées simplifiantes qui règnent sur la débâcle des grands shèmes
explicatifs et mobilisateurs. Afin que les valeurs ne sombrent pas
avec les certitudes, il est bon que l'homme moral, individu fragile
et précieux pour tous, résiste.
LAPIERRE
NICOLE
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