FACE A L'EXTREME

Auteur : TZVETAN TODOROV
Editeur : SEUIL
Genre : Philosophie

Parution : Octobre 1994

"Le XXème siècle touche à sa fin, et nous sommes tous tentés de nous demander : quelle sera sa place dans l'histoire? Comment s'en souviendra-t-on un jour? Pas plus qu'un autre, je ne connais la réponse complète à ces questions; mais je suis sûr que l'une des inventions du siècle sera durablement attachée à son souvenir: les camps totalitaires. Nous avons fait la découverte du régime politique extrême, le totalitarisme, et de son extrême à lui, les camps. Cette institution macabre se prête à toutes sortes de commentaires, historiques, politiques, psychologiques. Celui que je propose ici, à travers une enquête narrative et personnelle, est différent: il a trait à la morale. Non seulement, contrairement à un préjugé répandu, la vie morale ne n'est pas éteinte aux camps, mais de plus, il se pourrait que nous y trouvions de quoi fonder une morale quotidienne à la mesure de notre temps." (T.T.)

L'homme moral

Le siècle finissant dans l'incertitude, vient l'heure des bilans, des retours critiques et des réflexions éthiques. Les systèmes politiques totalitaires ont culminé dans l'inhumain effroi des camps. Des systèmes de pensée totalisants ont cru pouvoir effacer l'homme de leur compréhension du monde et de la société. Les premiers s'effondrent, les seconds se lézardent. Aussi n'est-il pas fortuit qu'une réflexion de philosophie morale, qui présuppose l'inaliénable liberté de l'homme, en dépit du poids de déterminations multiples, s'aventure au coeur de ce qui nia radicalement dans les faits cette liberté, l'univers concentrationnaire.
Tel est le projet du Tzvetan Todorov qui, à l'instar de Bruno Bettelheim, entend "réfléchir à la morale à partir de l'expérience extrême des camps". Un constat fondamental sous-tend sa démarche selon lequel le sentiment moral n'a pas complètement sombré dans l'horreur de la vie en déportation. A partir d'une relecture de nombreux témoignages, il montre que, contrairement à la version vulgarisée de la doctrine de Hobbes, l'homme n'y est pas toujours devenu un loup pour l'homme. Deux thèses en découlent: la réalité concentrationnaire n'est pas radicalement étrangère à celle des rapports humains courants dont elle force le trait jusqu'à l'admirable ou l'insoutenable. Et, dès lors, cette réalité est aussi porteuse d'un enseignement pour l'expérience ordinaire, apte à "fonder une morale quotidienne à la mesure de notre temps".

Les vertus quotidiennes
Si les récits des déportés, ceux des camps nazis comme ceux du goulag, restituent surtout la terrifiante oppression qu'ils ont connue et son corollaire, la lutte pour la survie, Tzvetan Todorov trouve également, dans les écrits de Primo Levi, de Varlam Chalamov et de beaucoup d'autres, l'évocation de ces faits ténus, de ces comportements têtus où la volonté morale résiste et auxquels les circonstances donnent un éclat exceptionnel. Il s'agit moins de "vertus héroïques" _ celles qui visent un bien abstrait _ que de ces "vertus quotidiennes" _ dont les destinataires sont des sujets concrets. Elles sont, nous dit-il, au nombre de trois.

La " dignité " préserve, dans ses retranchements ultimes, l'autonomie et l'image de soi. Un exemple parmi d'autres est celui de Milena Jesenska, cette journaliste tchèque, amie de Kafka. Sa compagne à Ravensbruck, devenue ensuite sa biographe, Margarete Buber-Neumann, raconte comment Milena ne se conformait jamais tout à fait à l'ordre du camp, fût-ce dans l'alignement d'un rang de détenues. Le "souci" se porte vers l'autre, à travers des gestes dangereux, infimes, mais infiniment précieux. Tzvetan Todorov en retrouve la trace dans de nombreux récits. Robert Antelme évoque la fraternité de Jo, ce "grand silencieux", Evguenia Guinzbourg, la gaieté et la générosité d'Anton Walter, ce médecin d'origine allemande qui deviendra son second mari, Primo Levi les attentions de Lorenzo, le maçon italien qui lui apportait chaque jour une soupe de plus... Enfin, à travers les "activités de l'esprit", des vers récités, un air de musique, une conversation, se partage, un rare instant, le plaisir esthétique ou intellectuel. Autant d'étincelles d'humanité chez les victimes d'un univers qui ne cesse de les broyer.

Quant aux bourreaux, "ni monstres ni bêtes", ce sont des gens ordinaires, redoutables agents de cette "banalité du mal" dont parlait Hanna Arendt. "Son interprétation m'attire moins que celle du bien", avoue Tzvetan Todorov, qui s'y efforce cependant dans la deuxième partie de Face à l'extrême. Refusant l'explication trop commode en termes d'anormalité, il distingue trois formes extrêmes de "vices ordinaires". Ce qu'il nomme "fragmentation", cette dissociation entre comportement et conscience qui permet qu'un bon père de famille épris de poésie soit aussi un gardien sans pitié. La "dépersonnalisation" des individus dans l'engrenage d'une pensée instrumentale qui déshumanise les détenus, mais aussi les gardiens, pris dans les rouages du système. Et enfin, la "jouissance du pouvoir".
Cette analyse du mal est moins convaincante. Peut-être en raison de la motivation moindre de l'auteur et de la nature des sources _ les bourreaux n'ont pas de mémoire. Mais aussi parce que le parti pris de traiter ensemble camps soviétiques et camps nazis, légitimé par une problématique axée sur les comportements des individus (et non sur les régimes et leurs spécificités historiques), achoppe ici sur la question de la "solution finale" et de l'extermination systématique.

Cette méditation sur les camps conduit Tzvetan Todorov à une réflexion sur la question de la culpabilité et sur les conditions du jugement. Sans ignorer les divers degrés de complicité ayant permis l'inadmissible, du consentement mêlé d'aveuglement volontaire à l'indifférence et au conformisme, il récuse la notion de culpabilité collective qui, en miroir de ce qu'elle dénonce, étend l'accusation à un ou plusieurs peuples tout entiers. On ne peut juger que des individus, non des peuples car seuls les premiers, dotés d'autonomie, sont responsables de leurs actes _ c'est là un des fondements d'une démocratie véritable. "Ce n'est pas la souffrance infligée qui supprimera la souffrance subie", martèle-t-il. Une mise en garde toujours actuelle si l'on pense au peuple irakien que l'on ne saurait vouer aux gémonies avec son dictateur.

Illustrant son propos, Tzvetan Todorov critique avec virulence la démarche de Claude Lanzmann. Tout en reconnaissant "l'expérience bouleversante que représente la confrontation avec le film" et "l'amoralité inhérente au geste créateur", il lui reproche son manichéisme dans la représentation des peuples allemand et polonais.
Todorov va jusqu'à asséner: "Shoah, film sur la haine, est fait avec de la haine et enseigne la haine." Ce surprenant excès, à propos d'un débat légitime sur la partialité explicite de l'oeuvre de Lanzmann, rompt avec l'esprit et le ton de l'ouvrage.
La manière de penser de l'auteur imprègne en effet sa manière de dire, claire, nette démonstrative. Renouant dans cette "leçon des camps" avec un humanisme longtemps relégué au magasin des naïvetés, n'hésitant pas à reprendre un vocabulaire dévalué, Tzvetan Todorov se risque avec ces vertus que sont l'honnêteté et le courage intellectuels, à nous parler de l'humaine condition et de l'universalité de la morale.

Fragments d'un discours humaniste
Dans un autre ouvrage, les 'Morales de l'Histoire', publié simultanément, il étend sa réflexion au problème de la connaissance de l'humain. A partir d'une relecture des auteurs qui, en France, de la Renaissance au dix-huitième siècle, voulurent se débarrasser de la tutelle religieuse ou idéologique, il analyse la rupture due à l'instauration des sciences humaines et sociales. Celles-ci, en prétendant se libérer de toute tentation normative, en sont venues, dans leur essor conquérant, à évacuer la notion de sujet et l'exigence de jugement. Or, nous dit Tzvetan Todorov, "il faut se rappeler que l'existence humaine est imprégnée de part en part de valeurs et que, par conséquent, vouloir expulser tout rapport aux valeurs est une tâche inhumaine". Il importe donc de prendre en compte et d'étudier la relation entre fait social, système de valeurs et connaissance.

Les divers essais ici réunis s'y efforcent, notamment sur le thème, cher à l'auteur, des rapports, affrontements et croisements entre cultures différentes. Il revient ainsi sur la conquête de l'Amérique, cette rencontre mortelle pour la civilisation aztèque et les systèmes de croyance amérindiens, à laquelle il avait déjà consacré un livre (1), et poursuit la réflexion entamée dans son précédent ouvrage 'Nous et les autres' (2). Refusant les visions manichéennes et réductrices de tous bords, celle des apologistes de la colonisation, mais aussi le discours anti-colonialiste d'un Frantz Fanon par exemple qui, rejetant l'universalité, établit une symétrie inversée entre colonisateur et colonisé ; dénonçant les replis identitaires et les tentations xénophones mais aussi le nivellement des cultures et les apories de la xénophilie, Tzvetan Todorov défend l'idée d'un enrichissement réciproque dans la diversité, la vitalité et l'amplitude d'une culture tenant à ce va-et-vient entre ressourcement et ouverture. Dans ce domaine du rapport aux autres comme dans celui de l'exercice de la liberté et des rapports à l'intérieur d'une même société, l'intellectuel doit jouer son rôle. Ni dépendant du pouvoir ni enfermé dans sa tour d'ivoire. Semblable au taon accroché au flanc de la cité dont parlait Socrate, il doit inlassablement exercer son regard critique au nom des principes et valeurs dont la collectivité se réclame.

Telle est en efffet l'attitude de Tzvetan Todorov, qui, dans ce livre d'homme cultivé, cherche moins à obtenir, sur un mode confidentiel et érudit, la reconnaissance de ses pairs qu'à éveiller l'écho de ses réflexions en chaque lecteur intéressé par les questions du présent. Cette démarche force la sympathie. Elle est aussi bien venue en ces temps d'affrontements guerriers, propices aux replis identitaires, nationalistes ou religieux, générateurs de pensées simplifiantes qui règnent sur la débâcle des grands shèmes explicatifs et mobilisateurs. Afin que les valeurs ne sombrent pas avec les certitudes, il est bon que l'homme moral, individu fragile et précieux pour tous, résiste.

LAPIERRE NICOLE
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