La
méthode humanitaire
Bernard KOUCHNER
fait partie de ces étoiles étranges qui suscitent autant d'agacement
que d'admiration. Parce que trop actives peut-être, ou trop visibles,
ou trop brillantes tout simplement. L'ancien ministre de la santé et
de l'action humanitaire aggrave son cas, ces jours-ci, en laissant planer
le doute sur une éventuelle candidature à l'Elysée, dont le seul effet
pourrait être d'enfoncer un peu plus les socialistes. Faut-il s'interdire
pour autant de lire son dernier livre, qui ne manque ni de souffle ni
d'idées ?
L'homme a appris
à recevoir des coups, et même à les devancer. Au détour d'une page,
c'est par une question qu'il répond à ses censeurs prévisibles: comment
ceux qui ne font rien font-ils pour se supporter? L'argument est lâché.
Voici un homme qui n'arrête pas de brandir son CV à titre de légitime
défense. Lui, il a su quitter ses pantoufles, lâcher "ses"
malades pour aller en soigner d'autres, au bout du monde, sous les bombes.
Qui parmi nous peut se vanter d'avoir secouru des boat-people en mer
de Chine, arraché des petits Biafrais à la mort, pleuré main dans la
main avec Danielle Mitterrand après avoir échappé à un attentat au Kurdistan?
C'est une leçon d'énergie que donne en permanence Bernard Kouchner,
au risque de provoquer le tournis. Il est difficile de croire que seul
le goût des projecteurs a pu conduire cet homme si loin, si souvent,
pour voir la mort d'aussi près.
Qu'est-ce qui le fait courir?
"Ma génération a été modelée par l'antifascisme", dit-il, lui
dont les grands-parents sont morts à Auschwitz. Mais, sur son militantisme
de jeunesse à l'Union des étudiants communistes, il jette un regard
plutôt désabusé. "Nous n'étions ni unis ni communistes..." Le
grand satan, à l'époque, était l'impérialisme américain. Un beau jour,
le jeune militant a eu envie d'aller voir sur place. Il a pris l'avion,
fumé le cigare avec Che Guevara et fait de la pêche sous-marine en compagnie
de Fidel Castro...
Son véritable engagement date de la fin des années 60 avec la naissance
de "Médecins sans frontières". En Afghanistan comme au Cambodge,
au Liban comme dans l'ex-Yougoslavie, le french doctor a constaté les
ravages du "déploiement de l'hormone mâle". La cruauté des hommes
n'a pas de limites. Comment continuer à espérer quand on a vu, au Rwanda,
"ces enfants de deux mois découpés à la machette puis entassés pour
servir de cales aux caisses de bière"? Bernard Kouchner dit s'être
forgé une carapace: il s'attend toujours au pire.
Qu'est-ce-qui fait courir Bernard Kouchner aux quatre coins du monde?
Au fil des pages, on découvre les trois idées-forces de ce qu'il appelle
une "méthode humanitaire".
La première est l'obligation d'assister les victimes, indépendamment
des obstacles étatiques, du moment qu'elles appellent à l'aide. C'est
le devoir d'ingérence.
La deuxième idée est que l'assistance ne se partage pas: il faut agir
partout, aux confins de la planète comme dans son propre quartier. Ici
et là-bas, même combat.
La troisième idée est tirée de l'expérience de cet infatigable voyageur:
parce qu'on arrive toujours trop tard, il faut se mobiliser pour prévenir
les drames. Comment? Le livre fourmille de propositions: un secrétariat
d'Etat à la prévention des conflits dans chaque pays, une armée permanente
des droits de l'homme, des sicav et des fonds de placement humanitaires,
un parrain pour chaque exclu...
L'ancien ministre
de la santé juge sévèrement les médecins français, ses collègues "à
noeud papillon", dont "l'indifférence à la douleur est si grande
qu'elle tourne au système". Très sévère aussi pour la "gauche
officielle" à qui il reproche de dédaigner les démarches individuelles:
de crier par exemple "A bas le chômage!" sans songer à aider un chômeur
en chair et en os, comme s'il était honteux de mettre ses idées en pratique...
"La France manque d'idéal, affirme cet aventurier, et j'aimerais
contribuer à lui en trouver un." Il est tout trouvé, à vrai dire:
c'est la défense des droits de l'homme. Le seul moyen de mobiliser des
jeunes au regard désabusé. Et, pour la France, la dernière occasion
de parler haut en cette fin de siècle.
ROBERT
SOLE
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