L'AIDE HUMANITAIRE, AIDE A LA GUERRE?

Auteur : Marc Antoine PEROUSE
Editeur : Complexe
Collection : Les enjeux du XXème siecle
Genre : Document - actualite

Edition: octobre 2001

Dans la question des situations de crise et d'urgence, l'aide humanitaire a pris une telle importance qu'elle est devenue, à sa manière, un acteur à part entière de la scène internationale, pour ne pas dire un "lobby".
Pourtant, des enquêtes de terrain révèlent de nombreux dysfonctionnements quant à la mise en oeuvre de la distribution des secours. Dans des économies de guerre civile, en effet, l'intervention humanitaire ne peut jamais être politiquement neutre. Pire encore, elle s'avère, de par sa puissance logistique, nourrir les conflits et contribuer à leur prolongation.
La question se pose donc de savoir dans quelle mesure les effets pervers de l'aide humanitaire l'emportent sur les bénéfices attendus pour les populations dans le besoin. Malheureusement, aucun instrument de mesure n'apporte de réponse satisfaisante à ce dilemme. Faute d'évaluation à long terme, on ne connaît pas le véritable impact de l'aide sur ses éventuels bénéficiaires "après détournement", pas plus qu'on ne sait combien de vies elle sauve dans la durée, ni à quel prix.

A la fois juges et parties, les travailleurs humanitaires, pour leur part, ont imaginé toute une série de parades en vue de tenter d'éviter l'utilisation de l'aide alimentaire ou médicale à des fins militaires. Une des plus importantes d'entre elles a consisté à faire encadrer la distribution des secours par des soldats de la paix. Si de telles opérations n'ont pas donné les résultats espérés, elles ont, en tout cas, consacré l'émergence d'un droit d'ingérence humanitaire.
La réflexion a également dépassé le cadre immédiat du déroulement des hostilités en envisageant des actions ex-post et ex-ante: de la prévention des conflits par le biais d'embargos "intelligents" ou de programmes de lutte contre la diffusion des armes légères, ainsi que des aides à la reconstruction après-guerre et l'affirmation d'une justice internationale plus active à l'égard des auteurs de crimes contre l'humanité, quitte à enfreindre le dogme de la souveraineté des Etats. Ce dernier point a suscité beaucoup d'espoir car, au-delà de la sanction, on lui a attribué une valeur d'avertissement susceptible de dissuader les tortionnaires en herbe. En pratique, cependant, les propositions en faveur d'actions avant ou après un conflit armé n'ont rien résolu des problèmes de détournements lors de la distribution des secours en temps de guerre.
Aussi peut-on s'étonner que les situations les plus critiques n'aient pas incité le "lobby" humanitaire à étudier sérieusement l'option d'un retrait.
A l'exception de Médecins sans frontières, justement récompensée d'un prix Nobel, rares sont les organisations à avoir eu le courage de plier bagage lorsque les règles minimum de l'assistance internationale n'étaient plus respectées. C'est qu'en réalité, la "marchandisation" grandissante du business de l'aide a fini par faire prévaloir des logiques économiques qui avaient peu à voir avec l'intérêt et les besoins des populations concernées.
Les organisations internationales se sont chargées de redistribuer les fonds publics de l'aide en lançant des appels d'offres auprès de leurs partenaires sous-traitant du secteur caritatif privé. Une telle compétition, conjuguée à l'inertie administrative des opérateurs du système, fait que les ONG (Organisations non-gouvernementales) ont voulu, coûte que coûte, préserver leur part de marché: pour le meilleur, quand cela s'est traduit par une exigence de professionnalisation, comme pour le pire, quand les dynamiques en jeu ont empêché l'arrêt d'un "robinet humanitaire" alimentant les conflits.

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