Dans la question
des situations de crise et d'urgence, l'aide humanitaire a pris une
telle importance qu'elle est devenue, à sa manière, un acteur à part
entière de la scène internationale, pour ne pas dire un "lobby".
Pourtant, des enquêtes de terrain révèlent de nombreux dysfonctionnements
quant à la mise en oeuvre de la distribution des secours. Dans des économies
de guerre civile, en effet, l'intervention humanitaire ne peut jamais
être politiquement neutre. Pire encore, elle s'avère, de par sa puissance
logistique, nourrir les conflits et contribuer à leur prolongation.
La question se pose donc de savoir dans quelle mesure les effets pervers
de l'aide humanitaire l'emportent sur les bénéfices attendus pour les
populations dans le besoin. Malheureusement, aucun instrument de mesure
n'apporte de réponse satisfaisante à ce dilemme. Faute d'évaluation
à long terme, on ne connaît pas le véritable impact de l'aide sur ses
éventuels bénéficiaires "après détournement", pas plus qu'on ne sait
combien de vies elle sauve dans la durée, ni à quel prix.
A la fois juges
et parties, les travailleurs humanitaires, pour leur part, ont imaginé
toute une série de parades en vue de tenter d'éviter l'utilisation de
l'aide alimentaire ou médicale à des fins militaires. Une des plus importantes
d'entre elles a consisté à faire encadrer la distribution des secours
par des soldats de la paix. Si de telles opérations n'ont pas donné
les résultats espérés, elles ont, en tout cas, consacré l'émergence
d'un droit d'ingérence humanitaire.
La réflexion a également dépassé le cadre immédiat du déroulement des
hostilités en envisageant des actions ex-post et ex-ante: de la prévention
des conflits par le biais d'embargos "intelligents" ou de programmes
de lutte contre la diffusion des armes légères, ainsi que des aides
à la reconstruction après-guerre et l'affirmation d'une justice internationale
plus active à l'égard des auteurs de crimes contre l'humanité, quitte
à enfreindre le dogme de la souveraineté des Etats. Ce dernier point
a suscité beaucoup d'espoir car, au-delà de la sanction, on lui a attribué
une valeur d'avertissement susceptible de dissuader les tortionnaires
en herbe. En pratique, cependant, les propositions en faveur d'actions
avant ou après un conflit armé n'ont rien résolu des problèmes de détournements
lors de la distribution des secours en temps de guerre.
Aussi peut-on s'étonner que les situations les plus critiques n'aient
pas incité le "lobby" humanitaire à étudier sérieusement l'option d'un
retrait.
A l'exception de Médecins sans frontières, justement récompensée d'un
prix Nobel, rares sont les organisations à avoir eu le courage de plier
bagage lorsque les règles minimum de l'assistance internationale n'étaient
plus respectées. C'est qu'en réalité, la "marchandisation" grandissante
du business de l'aide a fini par faire prévaloir des logiques économiques
qui avaient peu à voir avec l'intérêt et les besoins des populations
concernées.
Les organisations internationales se sont chargées de redistribuer les
fonds publics de l'aide en lançant des appels d'offres auprès de leurs
partenaires sous-traitant du secteur caritatif privé. Une telle compétition,
conjuguée à l'inertie administrative des opérateurs du système, fait
que les ONG (Organisations non-gouvernementales) ont voulu, coûte que
coûte, préserver leur part de marché: pour le meilleur, quand cela s'est
traduit par une exigence de professionnalisation, comme pour le pire,
quand les dynamiques en jeu ont empêché l'arrêt d'un "robinet humanitaire"
alimentant les conflits.
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