"Je m'appelle Ibrahima.
J'aurais pu être un sale gosse comme les autres (dix ou douze ans, selon
les sources), ni meilleur ni pire, si j'étais né ailleurs que dans un
foutu pays d'Afrique. Mais mon père pays d'Afrique. Mais mon père est
mort. Et ma mère, qui marchait sur les fesses, elle est morte aussi.
Alors je suis parti à la recherche de ma tante Mahan, ma tutrice. C'est
Yacouba qui m'accompagne. Yacouba, le féticheur, le multiplicateur de
billets, le bandit boiteux. Comme on n'a pas de chance, on doit chercher
partout, dans le Liberia et la Sierra Leone de la guerre tribale. Comme
on n'a pas de sous, on doit s'embaucher, Yacouba comme grigriman et
moi comme enfant-soldat. De camp retranché en ville investie, de bande
en bande de bandits de grand chemin, j'ai tué pas mal de gens avec mon
kalachnikov. C'est facile. On appuie et ça fait tralala. Je ne sais
pas si je me suis amusé. Je sais que j'ai eu beaucoup mal. Mais Allah
n'est pas obligé d'être juste avec toutes les choses qu'il a créées
ici-bas."
Ahmadou Kourouma
dédie aux enfants d'Afrique occidentale ce livre de guerre et de rage:
là-bas, quelque part entre le Ghana et la Guinée, la plupart d'entre
eux ont pour jouet le plus précieux un kalachnikov. Avec un "kalach",
les 'children-soldiers' peuvent tout obtenir: riz, hasch en premier
lieu. Qu'ils soient Mendé, Temné, Krahn ou Malinké, qu'ils se réclament
du RUF, de l'Ulimo, du NPFL, ils sont tous nés du même lit de misère
dans ce "bordel au carré" que sont en cette fin de siècle le Liberia
et la Sierra Leone ...
Brahima est l'un d'eux. Né en Cote d'Ivoire, un palabre de famille le
confie, à la mort de sa mère, à une tante maternelle vivant au Liberia.
Yacouba le boiteux, un peu trafiquant, se dit que la guerre tribale
est une bonne affaire pour un débrouillard. II accompagnera donc l'enfant
dans un voyage digne des plus grands romans picaresques et nous en fera
le récit féroce. II est vrai qu' "Allah n'est pas obligé d'être juste
avec toutes les choses qu'il a créées ici-bas".
Télérama
Alain Nevez
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